Techniciens du sacré

Page 103 et 104 du livre « les techniciens du sacré », anthologie de Jérôme Rothemberg, version française établie par Yves di Manno et publié chez José Corti.

 

LE RÊVE D'ENKIDU

 

Enkidu dormait seul, terrassé par la maladie, et il ouvrit son cœur à Gilgamesh : « La nuit dernière j'ai de nouveau rêvé, mon ami. Le ciel gémissait et la terre lui répondait. Je me trouvais seul devant un être affreux, au visage aussi sombre que celui de l'oiseau noir des tempêtes. Il se précipita sur moi et me saisit sans ses griffes, jusqu'à me faire suffoquer. Puis il me transforma de façon à ce que mes bras se couvrent de plumes et deviennent des ailes. Il posa son regard sur moi et me conduisit au palais d'Irkalla, la Reine des Ténèbres, jusqu'à la demeure d'où nul ne sort jamais, le long de la route d'où l'on ne revient pas.

« Telle est la demeure où les gens gisent dans l'obscurité. La poussière et l'argile sont leur seule nourriture. Ils ressemblent à des oiseaux avec leurs ailes pour unique protection, ils ne voient jamais la lumière, ils sont assis dans les ténèbres. J'entrai dans la demeure de la poussière et je vis les rois de la terre à jamais dépossédés de leur couronne, les princes et les dirigeants, tous ceux qui portaient la couronne royale et régnaient sur le monde dans les temps reculés. Ceux qui avaient occupé la place des dieux, comme Anou et Enlil, n'étaient plus désormais que des esclaves, servant les pâtés de viande dans la demeure de la poussière, transportant les viandes cuites et l'eau fraîche qu'ils allaient recueillir dans les outres.

«  Dans la demeure de la poussière où j'entrais, se trouvaient des grands prêtres et leurs assistants, des prêtres de l'extase et de l'incantation. Il y avait les serviteurs du temple et il y avait Etana, ce roi de Kish que l'aigle avait emporté dans le ciel dans des temps reculés. Je vis aussi Samuqan, le dieu du bétail, ainsi que Ereshkigal, la Reine du monde inférieur, et Belit-Sheri accroupie devant elle, qui conserve le souvenir des dieux et tient le registre des morts. Elle tenait une tablette à la main, qu'elle était en train de lire. Elle releva les yeux, m'aperçut et dit : « qui a conduit celui-là jusqu'ici ? »

«  Je m'éveillai alors comme un homme vidé de son sang, errant seul dans une plaine de joncs dévastée ; comme celui que l'huissier a saisi et dont le cœur palpite de frayeur. Oh mon frère, fais qu'un grand prince, qu'un autre que moi soit appelé lorsque je mourrai. Ou fais qu'un dieu se tienne à ton portail, qu'il efface mon nom et écrive le sien à la place. »

Enkidu avait ôté ses habits et s'était jeté au sol. Gilgamesh l'écoutait parler en pleurant abondamment. Gilgamesh l'écoutait sans pouvoir retenir ses larmes. Il prit à son tour la parole et s'adressa à Enkidu : « Qui d'autre dans l'enceinte fortifiée d'Uruk possède une telle sagesse ? D'étranges choses ont été dites, pourquoi ton cœur s'exprime-t-il avec autant d'étrangeté ? Le rêve était merveilleux mais la terreur était grande. Nous devons conserver pieusement ce rêve malgré la terreur : car il montre que la misère advient au bout du compte à l'homme fortuné ; que le terme de la vie n'est que tristesse. »

Et Gilgamesh s'affligea : « Je vais à présent prier les grands dieux, car mon ami a fait un rêve de mauvaise augure. »

[Mésopotamie]